La cigarette électronique est-elle une porte d’entrée vers le tabac ?

Enquête HBSC auprès des adolescents belges francophones

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L’usage de la cigarette électronique est de plus en plus répandu chez les adultes qui souhaitent arrêter de fumer [1]. Chez les adolescents, la question du rôle de l’e-cigarette comme porte d’entrée dans le tabagisme demeure [2].

Derrière cette question, différentes hypothèses existent. Par exemple, les goûts et parfums sucrés de certains liquides pour e-cigarette pourraient encourager l’expérimentation de la cigarette électronique chez les adolescents n’ayant jamais consommé du tabac auparavant, augmentant ainsi le risque de dépendance à la nicotine [3].

La cigarette électronique pourrait également « normaliser » l’image de la cigarette auprès des adolescents, en atténuant la perception des effets nocifs du tabac et en les amenant à considérer le tabagisme comme un comportement socialement acceptable [4]. A l’opposé, son coût devrait être dissuasif à ces âges, pour une très grande partie d’entre eux.

En 2018, pour la première fois, l’étude HBSC s’est penchée sur cette problématique en interrogeant près de 10 000 élèves de l’enseignement secondaire à propos de la séquence d’initiation à la cigarette électronique et à la cigarette dite « conventionnelle » (contenant du tabac).

L’enquête HBSC fournit des données sur les consommations de produits tabagiques

L’enquête « Health Behaviour in School-aged Children » (HBSC) est une étude internationale menée tous les quatre ans dans environ 50 pays et régions d’Europe et d’Amérique du Nord auprès d’adolescents. Un volet de cette enquête est consacré aux consommations de tabac, d’alcool, cannabis et autres produits illicites. En Belgique francophone en 2018, plus de 14 000 élèves de la 5e primaire à la dernière année du secondaire ont participé à l’enquête HBSC.

Les questions relatives à l’utilisation de la cigarette électronique ont été posées uniquement aux élèves de l’enseignement secondaire. Pour connaitre l’ordre d’expérimentation de la cigarette « conventionnelle » et de l’e-cigarette, il était demandé aux élèves de répondre à la question suivante : « Si tu as déjà fumé du tabac et utilisé une cigarette électronique, qu’as-tu essayé en premier ? ».

L’e-cigarette essayée par un quart des élèves de l’enseignement secondaire

En 2018, les deux-tiers des élèves de l’enseignement secondaire ont déclaré n’avoir jamais fumé une cigarette, ni utilisé une cigarette électronique au cours de leur vie. Environ 8% des élèves ont indiqué avoir expérimenté seulement la cigarette « conventionnelle », 9,2% uniquement la cigarette électronique, et 16,6% des élèves ont mentionné avoir déjà expérimenté les deux produits (Figure 1).

Ainsi, un quart des élèves de l’enseignement secondaire a indiqué avoir utilisé une cigarette électronique au moins un jour dans sa vie. Cette proportion augmentait avec l’âge des élèves. Les garçons déclaraient plus fréquemment que les filles avoir expérimenté la cigarette électronique (31,9% vs. 21,0%). Des disparités régionales marquées ont également été observées : ce comportement était plus souvent observé en Wallonie qu’à Bruxelles (28,5% vs. 19,0%). En revanche, l’expérimentation de l’e-cigarette ne variait pas selon le niveau socio-économique de la famille de l’élève.
Figure 1. Distribution des élèves selon l'initiation à la cigarette et à la cigarette électronique (n=9937)

La cigarette « conventionnelle » avant toute autre expérimentation

La cigarette « conventionnelle » : principale porte d'entrée vers le tabagisme quotidienParmi les élèves ayant essayé les deux produits (n= 1645), la grande majorité (78,2%) a déclaré avoir fumé des cigarettes « conventionnelles » avant d’essayer la cigarette électronique. Avoir testé l’e-cigarette en premier lieu a été rapporté par 21,8% des élèves.

La cigarette « conventionnelle » : principale porte d’entrée vers le tabagisme quotidien.

En Belgique francophone en 2018, 6,9% des élèves de l’enseignement secondaire ont déclaré fumer quotidiennement du tabac. La proportion d’adolescents rapportant un tabagisme quotidien variait selon la séquence d’initiation aux produits tabagiques. Cette proportion était plus élevée chez les élèves ayant fumé des cigarettes avant d’essayer la cigarette électronique (34,2%) que chez ceux ayant expérimenté l’e-cigarette avant la cigarette « conventionnelle » (13,3%), ou que chez ceux ayant uniquement expérimenté la cigarette « conventionnelle » (19,5% ; sans différence statistiquement significative entre ces deux derniers) (Figure 2).
Figure 2. Proportion d'élèves fumant du tabac quotidiennement selon la séquence d'initiation aux produits tabagiques (n=2380)
Il est très intéressant de noter que les élèves ayant expérimenté la cigarette « conventionnelle » avant de tester l’e-cigarette étaient plus jeunes quand ils ont fumé leur « première cigarette » que ceux consommant uniquement du tabac au moment de l’enquête (en médiane, 14 ans vs. 15 ans). Autrement dit, les élèves consommant uniquement des cigarettes « conventionnelles » sont des consommateurs de tabac plus récents.

Nous pouvons émettre l’hypothèse qu’une partie des élèves déclarant avoir testé la cigarette « conventionnelle » puis l’e-cigarette, utiliseraient l’e-cigarette pour arrêter de fumer. Cette hypothèse devrait être confirmée par des études de type longitudinal. Dans ce type d’étude, un groupe d’élèves est suivi pendant une longue période (plusieurs années). Cette approche permettrait de répondre aux questions suivantes : « l’utilisation de liquides pour e-cigarette sans nicotine augmente-elle le risque de tabagisme quotidien ? », « les adolescents utilisent-ils l’e-cigarette comme méthode de sevrage tabagique ? », etc.

En conclusion, la cigarette électronique ne semble pas être une porte d’entrée dans le tabagisme ultérieur régulier en Belgique francophone. En effet, la cigarette « conventionnelle » reste pour la majorité des adolescents la première étape de la consommation de tabac. En outre, le risque de tabagisme quotidien était le plus important chez les adolescents ayant expérimenté la cigarette « conventionnelle » avant la cigarette électronique. Nos résultats aident à mieux comprendre les schémas de consommation de produits tabagiques à l’adolescence. Bien que la surveillance de l’usage de la cigarette électronique reste indispensable, les résultats de cette analyse plaident pour que les interventions de promotion de la santé restent concentrées sur la cigarette « conventionnelle ».

Article rédigé par Maud Dujeu pour le Service d’Information Promotion Éducation Santé (SIPES) – École de Santé Publique de l’ULB